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Récit
de voyage à Älvkarleby le 25 octobre 2008 À 7 h 30 du matin tout est tranquille à Älvkarleby. Pas de bruit. Même pas un chien, seulement le bruissement tranquille de Dalälven qui croise le village de mille cinq cents habitants en franchissant la frontière entre la Suède septentrionale, Norrland (littéralement Le pays du Nord) et la Suède méridionale, Svealand (le pays des Suèdes, Svea étant la mère correspondant à la Marianne française). Je fais un tour à la ville la plus proche, Gävle, à une trentaine de kilomètres. C’est là où Stig Dagermansällskapet a logé Jemia et Jean-Marie Gustave Le Clézio dans un hôtel. Quand je repasse quelques heures plus tard, je vois les hommes qui s’affairent autour de l’église d’Älvkarleby, luthérienne comme tout le pays depuis la décision du roi Gustave Vasa qui régna entre 1523 et 1560, mais catholique lors de son inauguration en 1490. ![]() L'église d'Älvkarleby, construite entre 1478 et 1490. Un peu d’attente encore, et à midi, la porte est ouverte, et une trentaine de personnes pénètrent dans le sanctuaire pour s’installer dans les bancs et faire passer les deux heures qui restent avant l’ouverture de la cérémonie. Il s’est avéré après-coup que cette attente prolongée a donné naissance à des rencontres spontanées et des discussions littéraires qui n’auraient pas eu lieu autrement. Seraient-elles nées sous l’influence des majestueuses peintures murales recouvrant la plus grande partie de la surface des voûtes au-dessus de nos têtes, ou peut-être à celle de la Vierge Marie derrière l’autel – un anachronisme dans ce pays qui s’est déclaré sans saints depuis des siècles. En effet, elle date de la fin du XVe siècle, d’avant la Réforme. Devant l’autel sont placés deux petites tables et quelques chaises. Sur les tables : des ouvrages de Stig Dagerman et de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Une carafe d’eau. Un verre. Les deux derniers destinés à Anita Björk, comédienne, veuve de l’écrivain suédois, qui va nous lire des extraits d’œuvres des deux auteurs. ![]() L'intérieur de l'église. Ainsi s’écoule lentement le temps dans les bancs qui avalent un maximum de cinq personnes chacun – non, attendez – nous pouvons nous mettre à six. « Reste-t-il encore de la place ? » - Oui, s’il vous plaît, on peut se mettre à sept. Mais même la générosité aimable a ses limites physiques, et à 13 h, il ne reste même plus un demi-siège. L’église va absorber environ trois cents personnes et dans le bâtiment en face, un autre cent cinquante personnes vont suivre une des trois événements majeurs de ce village sur les côtes de la Baltique. Tout d’un coup, la foule des photographes – les professionnels en tête serrée, les dilettantes en queue d’écureuil – se précipitent vers l’est. Derrière le mur des dos, l’incarnation de l’histoire littéraire s’entrevoit. Jean-Marie Gustave Le Clézio discute avec les gens, signant déjà des livres – une activité à laquelle il se donnera sans cesse tout au long de l’après-midi à l’exception des cent minutes de la cérémonie, du moment bref auprès du tombeau de Stig Dagerman, et de la conférence de presse. Autre incarnation par filiation : quelqu’un me désigne le fils de Stig Dagerman, René – nom annonciateur, car lors de ces deux heures à venir, l’œuvre du poète suédois prendra vie sous les regards scrutant des anges des voûtes. Incarnation par édition : Elisabeth Grate, aimable et heureuse (qui ne l’est pas aujourd’hui ?), l’éditrice de Stockholm qui publie désormais les ouvrages de Le Clézio en suédois, amenant dans ses affaires des exemplaires de Raga, att nalkas den osynliga kontinenten, paru dans la semaine. Incarnation par traduction : Ulla Bruncrona au regard intelligente et timide d’une personne dont la main a donné naissance à toutes les traductions en suédois de l’œuvre de Le Clézio depuis la parution de Terra Amata en 1969. Enfin incarnation familiale, Jemia Le Clézio, épouse et première lectrice du lauréat des Prix Dagerman et Nobel, ainsi que co-autrice de deux ouvrages, souriante, elle aussi. Après ces deux heures d’attente, on s’étonne que la cérémonie commence véritablement. Mais c’est le fait. Les journalistes des chaînes nationales de télévision effectuent les derniers tests du son, quelqu’un lance un bruit sibilant vers les anges et René Dagerman inaugure la cérémonie. Jean-Marie Gustave Le Clézio et Bengt Söderhäll, président aimable et dynamique de l’Association Stig Dagerman se sont installés sur les sièges, et un peu à côté, Arne Ruth, président du jury du prix, grand publiciste suédois, tenant ici le rôle d’interprète. Il va donner des résumés en suédois de la discussion qu’anime le président en anglais. La première partie du programme consiste à l’initiation à la vie et à l’œuvre de Stig Dagerman, avec des éléments biographiques intercalés dans ou puisés de son écriture. D’abord une question d’actualité : un poème de circonstance dénonçant le scandale de l’enrôlement des enfants dans la guerre, rédigé le 1er août 1944, mais qui conserve une actualité désolante. Abandonné très tôt par sa mère, et peu de temps après par son père, Stig Dagerman, qui porte toujours le nom de famille Jansson, grandit chez ses grands-parents à la ferme de Norrgärdet, aux bords du Dalälven, à quelques pas de l’église où nous nous trouvons. Tous les autres ont des parents, mais moi, je n’ai que de grands-parents ! se plaignait-t-il. L’affirmation n’est en rien hostile à ses grands-parents avec lesquels il entretient une relation très affectueuse. Le milieu et les personnages de cette enfance relativement heureuse – les grands-parents, les oncles et les tantes, les vagabonds toujours accueillies – ont laissé de profondes empreintes dans l’œuvre de l’auteur précoce. Enfant fragile et rêveur, Stig se réfugie dans son monde imaginaire qu’il préfère au réel. Dans Ett barns memoarer (Les mémoires d’un enfant) nous pouvons lire Chaque enfant naît poète, mais dans la plupart des cas, on est vite sevré. Lui ne le fut pas, ni Jean-Marie Gustave Le Clézio naturellement. A la fin de sa scolarité, le jeune Stig déménagera à Stockholm. Pour se nourrir, il fait des petits boulots : contrôleur de bus (besogne qui le rend malade, car il supporte mal les cahots du trajet), vendeur de journaux, puis, en tant que jeune partisan engagé dans le syndicalisme, il va trouver sa place dans la rédaction d’Arbetaren (Le Travailleur), quotidien d’orientation travailliste. Il y contribuera avec ses poèmes du jour, commentant l’actualité, tel la guerre dans le premier passage cité, et avec des articles. Son dernier poème sera publié au lendemain de sa mort – la nouvelle qui fait noircir d’encre les affiches des autres journaux arrive à Arbetaren seulement quand le journal est déjà à l’imprimerie. Le point tournant de la vie de Stig Dagerman, celui qui le pousse à devenir écrivain est d’une grande tragédie : Un soir, à la ferme – Stig se trouve déjà à Stockholm – le grand-père rentre en affirmant qu’il a été poignardé par un étranger près de l’étable. Sûrement radote-t-il. Enragé pour la dernière fois de sa vie de l’incrédulité des autres, il sort. Il se traîne jusqu’au poteau, où l’on ne le retrouvera que trop tard, blessé à mort de ses dix-sept piqûres. Le délinquant coupable du crime sera capturé et emprisonné dans les jours suivants, mais la perte de son mari accablera la grand-mère au point que sa vie prendra fin quelques semaines plus tard. A Stockholm, le petit-fils veut honorer son grand-père avec un poème mais il voit son projet condamné à l’échec. De cette impuissance va naître l’écrivain Stig Dagerman. Plus tard, il décrira l´événement ainsi : J’essayai d’en écrire un poème, mais je ne réussis pas, et j’en ressentis une grande honte. C’est de cette honte que naquit ma volonté d’être écrivain. René Dagerman finit sa prise de parole en évoquant la mort précoce de son père, asphyxié dans son garage en 1954 à l’âge de 31 ans. Serait-ce un accident provoqué par quelqu’un qui voulut se réchauffer en démarrant sa voiture dans un espace fermé, ou serait-ce la mise en œuvre des pensées noires qui abondent dans les écrits de l’auteur de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Le compte-rendu de la vie du fils d’Älvkarleby a enchanté et captivé l’assemblée dans une atmosphère d’intense complicité. D’autant plus cordiaux furent les applaudissements à la fin. Certes, il y en avait eu, aussi bien que des rires, de temps en temps, mais la reconnaissance de l’audience avait hâte de se manifester. Nous voici arrivés au cœur de la cérémonie. Arne Ruth se lève. Ainsi fait Jean-Marie Gustave Le Clézio. Celui-là remet à l’écrivain un grand tableau où est inscrite la motivation du jury : Jean-Marie Gustave Le Clézio remplit les feuilles blanches du livre avec les plus belles combinaisons de mots, puisées dans la conscience de l’existence injuste et injustifiée des faibles et des exclus. Sous sa plume, nous nous retrouvons tous, ainsi que notre temps, notre espace, notre liberté et notre vulnérabilité. ![]() Le Clézio avec le prix. A gauche, René Dagerman, à droite, Arne Ruth. Jean-Marie Gustave Le Clézio reçoit le tableau et un grand bouquet de fleurs, accompagné d’ovations qui ne cessent pas. Puis dit Tack !, ce qui fait rebondir les ovations, puisque le remerciement en langue vernaculaire s’accorde indiscutablement au goût de l’audience. Ses propos suivants en français puis en anglais sont pleins de reconnaissance. Il est visiblement ému du geste de l’association Stig Dagerman, et de s’être rendu au lieu de naissance de l’écrivain suédois. D’avoir visité sa tombe. Il est également heureux d’avoir vu les paysages rustiques présents dans les livres de Dagerman. Les bois de bouleaux, de sapins et de pins, les maisons majoritairement en bois, la rivière. La cérémonie reprend. M. Söderhäll prend la parole, Urban Forsgren prend sa guitare. Ensemble, ils entonnent le poème de Stig Dagerman éponyme de la journée, Un jour par an, mis en musique par le troubadour Fred Åkerström : Un jour par an on devrait faire semblant que la mort aille s’inscrire au chômage, que nul ne puisse plus perdre son courage, que personne ne soit tué pour quelques francs. Les catastrophes dormiraient calmement, à leur hôtel, jusques au lendemain. Nul sur son frère ne porterait la main, nul ne quitterait ce monde volontairement. Plus d’incendies, plus aucun enterrement, les assassins eux-mêmes feraient la grève. Vous pensez sûrement : ce n’est qu’un rêve. Moi, je dis seulement : faisons semblant. 23 février 1954 Traduit par Philippe Bouquet Apparemment, la représentation est une tradition, et ils essaient de faire chanter l’assemblée aussi, et il est vrai qu’un air de chant commun flotte au-dessus de l’assistance. Mais la majorité des présents se contentent de les écouter, les remerciant vivement une fois la dernière reprise finie. Bengt Söderhäll s’assoit. Ainsi fait Jean-Marie Gustave Le Clézio. Anita Björk entame la première de quatre lectures, dont trois mettent en parallèle des textes des deux auteurs célébrés ce jour-là. D’abord le début de l’éloge de Dagerman qu’a publié Le Clézio dans Bonniers Litterära Magasin en 1969, Hé, Stig Dagerman !, puis le début du roman à la source de cet éloge, Le serpent, paru en suédois en 1945. Dans le programme de la cérémonie, l’association a réimprimé l’article difficilement accessible de nos jours en parallèle en suédois et en français. Le président demande à Le Clézio d’où est né son goût pour les textes de Dagerman, et notamment pour Le serpent qui lui a inspiré cet article dans le désormais défunt magazine littéraire suédois. L’auteur explique que l’angoisse de garnison au cœur de l’ouvrage de Stig Dagerman, publié en français en 1966 trouvait écho chez lui, qui venait de vivre – comme tout jeune Français à l’époque, la menace imminente d’être conscrit pour être envoyé en Algérie. ![]() Anita Björk en lecture des textes de Le Clézio et de Dagerman. La lecture parallèle des extraits de L’Africain (2004) et d’Ett barns memoarer (1948, tr. Les mémoires d’un enfant) et la discussion mettent en lumière les raisons d’écrire communes à ces deux hommes de lettres. Le Clézio parle de son retour dans l’Europe morose d’après-guerre du séjour en liberté sous le soleil africain, décrit sous forme romanesque dans Onitsha et sous forme biographique dans L’Africain. Il parle du paradoxe de ne pas vouloir rester seul d’un part, mais de ne pas vouloir jouer avec les autres enfants non plus. Pour rompre cette solitude à la fois volontaire et involontaire, il va se réfugier dans l’écriture qui lui servira d’échappatoire. Plus tard, il accordera une grande valeur aux lettres de ses lecteurs. Elles lui prouveront qu’il n’est pas seul – l’écriture est faite pour être lue. Entre les lectures, un geste inattendu. Bengt Söderhäll se souvient tout d’un coup qu’il a oublié de relayer un colis postal à Le Clézio. Celui-ci le reçoit avec curiosité, l’ouvre, et trouve une malle contenant un exemplaire du roman Ormen (Le serpent) avec la dédicace de l’auteur. La valeur émotionnelle du cadeau l’emporte sur sa valeur économique, qui, pourtant n’est pas moindre – Dagerman signait ses livres très parcimonieusement. Touché, le nouveau propriétaire du livre dit qu’il va le garder comme un talisman, en s’excusant de lancer cette idée dans une église. Plus tard, lors de la conférence de presse, à la question de savoir si le prix Nobel risque de gêner son écriture, il répond qu’il a son talisman. Le donateur du cadeau est « Bokens stad i Mellösa », petite association de grands amateurs de lecteurs, de Mellösa, petit village à une centaine de kilomètres au sud-ouest de la capitale suédoise. Le Clézio dit vouloir rendre visite à Mellösa lors d’un séjour ultérieur en Suède. Dans sa troisième lecture, de Tror vi på människan? (1950, tr. Croyons-nous à l’être humain ?) et L’infiniment moyen de L’extase matérielle, la veuve de Stig Dagerman évoque la relation entre le pardon et le pouvoir. L’écrivain suédois a défini ce dernier comme la responsabilité des conséquences de ses actes, non par sa propre vie, mais par celle des autres. La discussion se porte sur les conséquences du colonialisme occidental dans le Pacifique. Le timbre de la voix de Le Clézio se durcit quand il dénonce la prise de possession par les Occidentaux de cet immense archipel considéré comme sans propriétaire malgré son peuplement très ancien. Il parle aussi de Charlotte Wei, familière aux lecteurs de Raga. Dans sa volonté d’étendre l’indépendance reconquise des îles également aux femmes, jusqu’alors complètement dépendantes de leurs maris du point de vue économique, elle et ses consœurs ont fait accepter les tapis traditionnels tissés par des femmes comme moyen de paiement, et du coup les femmes ont connu une prise de pouvoir et une affirmation en tant que sujets économiques jamais connus auparavant. La discussion sur le colonialisme et la mention de Raga précèdent la lecture de l’extrait de l’ouvrage traduit le plus récemment en suédois. La cérémonie touche à sa fin. L’audience remercie encore le grand auteur franco-mauricien d’avoir daigné se rendre à Älvkarleby, et nous sortons affronter le vent glacial du cimetière entourant l’église. Au bout d’un instant, René Dagerman déclame le poème Höst (Automne) auprès du tombeau de son père, dont les derniers mots, Att dö är att resa en smula/från grenen till fasta marken (« Mourir est voyager un peu, de la branche à la terre ferme ») sont inscrits sur la dalle du tombeau de Stig Dagerman. ![]() René Dagerman, Anita Björk, Jean-Marie Gustave Le Clézio et Bengt Söderhäll auprès du tombeau de Stig Dagerman. ![]() La dalle du tombeau de Stig Dagerman avec l'inscription de "Höst". Après la cérémonie, nous nous rendons au bâtiment avoisinant, plein de monde, de bruit. On se bouscule pour avoir un bref aperçu de l’écrivain aux côtés de Bengt Söderhäll lors de la conférence de presse, mais il y a beaucoup trop de monde. Sur une table s’entassent les traductions suédoises de Le Clézio à vendre, sur une autre s’empilent les tasses de café. Mais l’ambiance est bonne, et l’édifice est transformé en lieu de rencontres intéressantes et spontanées. Le temps passe très vite, et après quelque temps, Jean-Marie Gustave Le Clézio et son épouse montent dans une voiture qui va les emporter à leur hôtel. La foule se dissipe aussitôt. Petit à petit, le village reprend son air sommeillant au bord de la rivière, juste avant la tombée de la nuit. Fredrik Westerlund |